vendredi 31 août 2012

L'affaire Charles Dexter Ward, Le cauchemar d'Innsmouth, Le monstre sur le seuil, HP Lovecraft


Aimer l'horreur et n'avoir jamais lu Lovecraft? Il est temps d'y remédier.


Quand j'étais ado, j'avais tenté de lire Lovecraft. Incapable de passer à travers ces longues phrases alambiquées, j'avais renoncé.
Maintenant, armé de ma liseuse, je me suis laissé tenter par les ebooks livres de droit. J'ai donc lu trois novellas de Lovecraft, dont voici le compte-rendu et mon impression.


Le monstre sur le seuil: Le narrateur raconte comment son meilleur ami a été pris dans une suite de possessions. Le texte joue sur une ambiance oppressante et une narration sous forme de témoignage et de souvenirs entremêlés. On est donc en présence d'un narrateur personnage qui exclus, dès le départ, la possibilité de la mort du personnage en question. Lovecraft joue beaucoup avec la définition du fantastique qui traite du doute quant à la réalité des événements. La folie n'est pas bien loin tout au long du récit, bien mené, avec beaucoup de digressions, qui forment le style de l'auteur.


Le cauchemar d'Innsmouth: En voyage vers Arkham, un jeune garçon qui étudie l'histoire de la Nouvelle-Angleterre travers Innsmouth et y découvre une étrange histoire de race hybride poisson-grenouille et un culte envers Dagon, dieu païen. M. Marsh aurait amené le tout et la relation avec la mer et les poissons résulterait en sacrifices et en hybridation avec des hommes et des femmes. Le narrateur en apprend plus sur lui-même dans sa quête et se trouve même quelques ressemblances...
Wow. On sent la chute avant le dénouement, mais on se laisse amener lentement, par une écriture enveloppante et fascinante, vers la fin inéluctable.


L'affaire Charles Dexter Ward : Charles se découvre un ancêtre, Joe Curwen, chassé de Salem, mort depuis un moment. Charles s'enfonce dans les arcanes et sombre de plus en plus, s'éloignant de sa famille, jusqu'à se que son écriture ressemble de plus en plus à Curwen. Des correspondances laissent croire que Curwen n'est peut-être pas si mort que ça.
Plus roman que novella, ACDW montre que le style que Lovecraft s'inscrit bien dans une oeuvre plus longue. Les effets sont délayés et le roman est agrémenté de lettres, qui amènent des indices autrement qu'en narration continue. J'ai eu l'impression qu'on retrouvait plus de dialogues que dans les novella de l'auteur.
C'est une découverte et je suis content d'avoir plongé dans cet auteur. C'est une expérience positive et j'entends lire d'autres oeuvres de Lovecraft très prochainement!

mardi 28 août 2012

La gifle, Roxanne Bouchard


Le second roman de la maison Coups de tête s'intitule La Gifle et est commis par Roxanne Bouchard. Ici, le ton humoristique est de mise dans cette presque-uchronie qui raconte l’histoire de la première gifle au Québec dans une communauté d’immigrés italiens du Bas-du-Fleuve.


L’intrigue concerne une toile qui sera dévoilée dans un mariage, toile peinte par François Levasseur, portraitiste au talent mitigé. Élevé par sa mère, boulangère, control freak au sang chaud, qui lui payé ses études mais lui a coupé les vivres dès qu’elles ont été terminées, Francesco offre de faire des portraits dans son atelier, et ce genre de vacances devient un succès auprès de vieilles clientes riches, qui, en plus d’une peinture, viennent s’acheter quelques minutes de plaisir charnel. Cesco devient rapidement gigolo, profession où il excelle plus qu’en peinture.


En se rendant à la noce, il est intercepté par plusieurs femmes du village, dont la mère de la mariée, qui accuse François d’avoir baiser sa fille, car elle ne désire plus se marier, ce qui, on s’en doute, sera aussi l’un des enjeux de l’histoire. Véritable chassé-croisé dans un village avec beaucoup de personnalités fortes et dégourdies, La Gifle est une comédie burlesque qui surprend par la vitalité de sa narration, enjouée et pince-sans-rire. Les chapitres sont séparés par des leçons sur l’art de la gifle, jusqu’à la fameuse gifle qui, comme le veut la définition, saura vous surprendre. Bref, un succès que ce deuxième Coup de tête!


lundi 27 août 2012

Elise, Michel Vézina


Premier roman de la maison Coups de tête, Élise, de Michel Vézina, l'éditeur lui-même, est un fix-up de trois nouvelles déjà parues dans le recueil Les contes de l’inattendu, aux éditions du Loup de Gouttière.


L'histoire est celle de Jappy et d’Élise. Jappy, ex-performer de la scène underground, est amoureux fou d’Élise, qui danse et vend parfois son cul. Or, quand il n’a pas de nouvelles de sa douce depuis une semaine, Jappy pète les plombs. Dans un Montréal futuriste divisé en zones barricadées, où les contrôles sont fréquents et les laisser-passer la nouvelle monnaie, Jappy recherche son Élise, qu’il retrouve après avoir appris qu’elle se cache chez Jérémie car elle a fait une connerie, une grosse. Alors Jappy tente de l’aider à s’en sortir et à se sauver sur une des colonies spatiales. Mais ils sont trahis…
Dans les deux autres volets, nous suivons Jappy qui tente de régulariser son statut pour pouvoir aider Élise, puis la vendetta entre Jappy/Élise et la famille de Jéjé.
Si ce premier livre de la collection est de la science-fiction, cette dernière est surtout un prétexte, car le contexte est SF sans être nécessaire au récit. Quelques concepts SF (reconstruction du visage avec intégration d’un système Wi-Fi pour aller sur le net, colonies spatiales, base lunaire, spatioport à Sept-Îles, omniprésence des médias…) mais ils sont mentionnés sans que leur incidence sur l’histoire soit très importante.
Le récit est bien mené, rapide, trash à souhait. Jappy est violent, protecteur et prêt à tout pour Élise. On s’attache rapidement à lui et à ses émotions vives, et on espère de tout cœur qu’il réussisse à être heureux avec sa douce. Bref, un bon roman, même si on aurait apprécié en savoir plus sur le contexte socio-économique de l’époque décrite pour que le roman gagne en profondeur. Heureusement, les suites rétablissent cette lacune (à commencer par Zones 5, la suite directe). 

mardi 21 août 2012

Les écueils du temps, Daniel Sernine


Digne des plus grandes oeuvres de la SF mondiale.
Daniel Sernine, jadis un auteur prolifique (qui a souvent fait paraître plus d’un livre par année), publie maintenant à un rythme beaucoup plus lent qu’auparavant, mais qui produit des œuvres d’une ampleur impressionnante. Les Écueils du temps est le troisième (et probablement dernier) volume de La Suite du temps, une série de romans débutée en 1983 par la publication du roman Les Méandres du temps (éditions du Préambule, réédition Alire, 2004) et continuée avec Les Archipels du temps (Alire, 2005). 
C’est donc une conclusion attendue des férus de Sernine, dont je fais partie depuis l’adolescence.


Débutons en posant le contexte du roman : Sernine a développé l’idée que des extraterrestres, les Mentors, aient aidé certains humains dans l’établissement d’une société parallèle dont la mission est de protéger les Terriens et la Terre. Ces humains ont essaimé dans le système solaire, sur la Lune, où la base Argus surveille la Terre, et sur Érymède, un astéroïde devenu colonie qui accompagne, à distance, la Terre dans sa révolution autour du Soleil. Sernine avait présenté des pans de la société éryméenne dans plusieurs textes. En fait, presque toute la science-fiction parsemant son œuvre est liée à Érymède. Toutefois, La Suite du temps place Érymède en vedette, au cœur d’une saga au souffle incroyable.
Le personnage principal du roman, Nicolas Dérec, nous a été présenté dans Les Méandres du temps. Alors sujet d’expériences sur la télépathie dans un institut de recherche, il rencontre le métapse Karel Karilian, un éryméen en mission sur Terre. Au fil du roman, Nicolas est recruté par Érymède, et Karilian perçoit une dérangeante vision du futur qu’on appellera la Prophétie des Lunes, et qui comporte deux parties : dans la première, la guerre éclate entre Érymède et la Terre; dans la seconde, l’humanité est exterminée.
Dans Les Archipels du temps, nous suivons Nicolas, qui tente d’empêcher la première moitié de la prophétie de se réaliser. Toutefois, dans le dénouement du roman, on apprend que Nicolas devait mourir après avoir accompli sa mission…
Les Écueils du temps se concentre sur la seconde partie de la Prophétie des Lunes, celle qui concerne l’extinction de l’humanité. Et, pour le grand plaisir des lecteurs, Sernine livre enfin certains secrets des Mentors, sur qui les informations n’avaient été révélées que par bribes, et encore, rarement.


Sernine présente aussi une autre race extraterrestre, les Alii, qui sont en fait les petits hommes gris que nous connaissons tous, et qui joueront un rôle important dans le roman.
La particularité de La Suite du temps se situe dans la chronologie imbriquée des deux derniers romans : des passages des Écueils se déroulent avant certains chapitres des Archipels, et l’auteur fait référence à des événements des Archipels pour situer son lecteur à mesure qu’il avance dans les Écueils.
Dans le roman, Dérec est appelé à agir au cours de plusieurs opérations d’envergure. Par exemple, il sera de l’équipe qui doit récupérer un virus extrêmement mortel pour éviter qu’il soit utilisé durant une guerre. Cependant, l’opération tourne mal et Dérec se retrouve dans une situation de vie ou de mort… dont il se sortira non sans aide, et avec beaucoup de questions : comment a-t-il été sauvé? La révélation sera livrée en fin de roman.
Sernine présente aussi, en filigrane de l’histoire de Dérec, des bouts d’histoires d’autres personnages, comme Nina Marcopol, qui a séjourné sur la planète des Alii, ou des références à d’autres événements qui secouent la société éryméenne, comme la construction des vaisseaux de l’Exode, qui partiront vers d’autres planètes, ou les développements de l’équipement des métapses pour les aider à utiliser leur potentiel psi (télépathie, télékinésie, précognition).
Le tout est raconté avec une poésie et un lyrisme rarement rencontrés en science-fiction. Dans cette anticipation assez sombre, le vocabulaire est lumineux et les métaphores scintillent. Sernine préfère délaisser les gadgets et les machines pour se concentrer sur le côté très humain, très sociologique, de la science-fiction. Armé d’un sens du mot juste hors du commun, l’auteur sème ses indices tout au long du roman; certains détails anodins prendront tout leur sens à la fin, dans les révélations qui frapperont Nicolas lorsqu’il comprendra pourquoi il aurait dû mourir après la résolution de la première partie de la prophétie. Il saisira aussi que sauver la Terre et sauver les Terriens sont deux notions distinctes…
Bref, un chef d’œuvre qui aura valu l’attente, un roman dont la dernière partie vous tiendra en haleine et vous offrira des révélations qui vous frapperont comme autant de bombes nucléaires, et qui vous feront regretter que Sernine ne publie pas plus souvent.

lundi 20 août 2012

Les méandres du temps, Daniel Sernine


Le début d'une trilogie hallucinante... 


Le roman est paru pour la première fois en aux éditions Le Préambule en 1983. Je parlerai ici de la version réédité par Alire dans les années 2000.


Les méandres du temps met en scène deux protagonistes principaux. Le premier est Nicolas Dérec, un jeune homme de 17 ans qui est sujet de recherche à la Fondation Peers, troisième plus grand centre de recherches parapsychologiques en Amérique. Le deuxième est Karilian, un métapse d’Érymède en mission sur Terre, à la Villa des Lunes, tout près du site de la fondation. .
Érymède, c’est un astéroïde, sur lequel s’est établi l’être humain avec l’aide d’extra-terrestres bienveillants. Érymède, c’est aussi le nom de la société que les hommes ont formé et qui surveille les risques de guerre entre les super puissances dans le jeu politique à l’échelle de la planète par le biais de la base Argus, sur la Lune, et de leur divers vaisseaux.
Donc, la route de Nicolas et de Karilian, qui se croise une première fois alors que Nicolas n’est qu’un gamin, se croise de nouveau une quinzaine d’années plus tard et une relation d’amitié naît entre eux.

Ce roman est le roman d’un jeune auteur, même s’il a été revu par un auteur d’expérience. En effet, Sernine a procédé à quelques ajustements pour la réédition, mais ils sont pour la plupart mineurs. L’histoire est bien menée, même si certains ressorts de l’intrigue se laissent facilement découvrir (à moins que ce ne soient des souvenirs qui aient tout gâché?), mais la prose de Sernine est toujours aussi belle, claire et imagée, ce qui ajoute certes du plaisir à la lecture. Les personnages sont bien campés, particulièrement Nicolas, avec ses angoisses d’adolescents, et les tourments de Karilian aussi. Seul bémol : le manque de prudence de Karilian envers Nicolas, alors que, on l’imagine aisément, les mesures de sécurité entourant la Villa des Lunes et tout ce qui touche Érymède sont
Les méandres du temps est un volume agréable à lire, mêlant habilement action et drame comme sait bien le faire Daniel Sernine. À lire pour tout amateur de SF, surtout que cette trilogie pourrait devenir LE classique de la SFFQ.
Le deuxième volume est présenté ici

mercredi 15 août 2012

Zones 5, Michel Vézina


Visitons l'histoire future du Québec avec cette tranche de vie de Jappy et Elise.


Ce volet de la série Elise est paru en 2010, après EliseLuna Park et La Phalange des avalanches (et, par la bande, Les territoires du Nord-0uest de Laurent Chabin). On y retrouve Jappy et Elise, avec un groupe de marginaux, qui squattent des villages de la Basse-Côte-Nord, dans une région classée Zone 5, donc territoire non-occupé. Ils fomentent leur petite révolution, jouent au pirate et survivent en marge du système.
Elise passe beaucoup de temps avec Ender à apprendre comment pirater des ordis et le réseau et Jappy se coltine avec les pirates dans l'estuaire du Saint-Laurent, jusqu'à se faire prendre. Prisonnier pendant des semaines, il finit par s'échapper (dans une scène très canon) et se retrouve dans le Bas-Saint-Laurent, nous faisant découvrir les différentes Zones.

Le roman prend parfois des airs de pamphlet politique mais jamais au détriment de l'histoire. Les personnages sont chers à Michel Vézina, on le sent tout au long de l'histoire. C'est une des forces de l'auteur, comme le démontrait déjà avec brio La machine à orgueil (publié chez Québec/Amérique), de nous présenter des personnages forts remplis de doutes. Ici, la paternité de Jappy, la présence des Innus (qui introduisent la touche d'Alain-Ulysse Tremblay, qui signe un des opus de la série Elise), l'omniprésence de la technologie et de la peur des multinationales, tout converge pour donner du corps à la série Elise. Le créateur de cet univers n'a pas à rougir devant les apports qu'il amène aux personnages qu'il a vu naître.

Un roman à lire, et à relire, ne serait-ce que pour la dystopie créée avec l'histoire québécoise récente. Précurseur du printemps érable? Peut-être bien.

mardi 14 août 2012

Agrippa, Les flots du temps, Jean-Pierre Sainte-Marie et Mario Rossignol


Une suite qui ne déçoit pas par la profondeur du récit et le rythme des péripéties!
Billet sur le premier tome ici.

– Les flots du temps reprend les personnages d’Albert Viau et d’Edouard Laberge trois ans après leurs aventures dans Le Livre Noir.

L’histoire débute alors qu’Octavian, un mage roumain à la solde de Vlad Dracul (non, pas l’Empaleur, mais bien son père) se transporte de 1444 vers 1928, attiré par un agrippa retenu prisonnier d’une église.
Dès le premier chapitre, Octavian affronte des tziganes et des varcolacs (créatures mortes-vivantes du folklore roumain), avant de retourner à son époque. Au Québec, Albert Viau et Edouard Laberge sont convoqués à l’archevêché de Valleyfield pour y apprendre qu’ils ont été choisis l’un pour devenir coopérant de l’Alliance des Religions du Christianisme, une organisation catholique, et l’autre pour enquêter sur la disparition de l’agrippa roumain.
À travers le récit, nous apprendrons à connaître le passé de Laberge, plus complexe que ne le laissait paraître le premier volume, et ce passé sera lié de manière intime aux aventures qui attendront Albert Viau face à des mages rouges, tandis que Laberge affrontera Octavian en retournant dans le passé pour retrouver l’agrippa.
Ce second roman du tandem Rossignol/Ste-Marie est un véritable récit d’aventure parsemé de créatures fantastiques (nosferatu, manticore, golem), de combats magiques, où apparaît le vilain du premier roman, William Black (le combat à trois mages est d’ailleurs une scène très réussie), de combats à l’épée, et même d’une scène de combat épique entre les Roumains et les Ottomans.

Le roman ne manque pas de rythme, quoique le dernier chapitre est ponctué d’une dérape sur la poésie qui ne sert en rien le récit. Bref, tous les ingrédients sont réunis pour en mettre plein la vue au lecteur, qui pourra cependant être agacé par de longs passages de précisions historiques ou les diverses notes en bas de page qui parsèment toujours le récit.
Au niveau des déceptions, quelques passages soulèvent des doutes : comment Octavian, en 1444, peut-il connaître le potassium, découvert en 1807? Il est surprenant que Laberge, en 1928, puisse expliquer avec brio que le voyage dans le temps est possible en se servant d’une version ésotérique de la dualité onde/particule, hypothèse de De Broglie de 1924 qui est prouvée en 1927 par Davisson et Germer à l’aide d’électrons. Serait-ce que l’Église connaissait cette dualité avant tout le monde?
Même chose avec les centimètres utilises par Octavian pour exprimer les dimensions de l’agrippa : l’unité de mesure appelée « mètre » ne sera inventée que plus de 350 ans plus tard.
Finalement, la présence d'Albert Viau est très effacée: sa péripétie n’est pas essentielle au récit, mais laisse présager que l’homme bénéficiera d’une plus grande place dans la suite, car il ne fait aucun doute que le curé Laberge et Viau seront mêlés à la récupération des trois aggripas encore en circulation, pour le plus grand bonheur de ce lecteur qui a bien apprécié les deux premiers tomes !

lundi 13 août 2012

Oniria, Patrick Senécal



Un roman complètement fou, par le maître du thriller québécois.
Oniria, c’est une maison, une villa, qu’habite Vivianne Léveillé, psychiatre. Oniria, c’est un roman sur la découverte de soi et de ses peurs, sur la folie, certes, mais surtout, c’est un roman dans la veine Senécal qui s’attarde à tenter de comprendre comment aller jusqu’au bout de soi et de l’horreur.

Le synopsis est simple : quatre gars s’échappent de prison. Dave, Jef, Loner et Eric se retrouvent en ville, mais déjà les rues sont surveillées par la police. Ils se cherchent alors une cachette et aboutissent à la demeure de la psy, dont Dave connaissait l’adresse. Seulement, voilà que la maison en question, Oniria, abrite, en plus de Vivianne, la bonne Éva, d’inspiration pornographique, et le professeur Zorn, archétype du scientifique fou en chaise roulante.


Dans le sous-sol d’Oniria, il y a plusieurs pièces qui servent aux expérimentations de Vivianne et de Zorn. Il est impossible d’en dire plus sans révéler les divers punchs qui parsèment le roman, mais on entre dans la science-fiction d’inspiration classique, pour ne pas dire cliché, de plein fouet, pour basculer dans le fantastique d’horreur à la sauce Senécal. Car Oniria est avant-tout un livre bâti sur le même modèle que les autres romans de l’auteur, et il en exploite les mêmes thématiques.

Le départ est canon, avec l’évasion, et si tout semble normal, c’est à l’entrée dans la maison que tout commence à disjoncter. Pourtant, rien de fantastique à l’horizon : juste quelques fous. Puis, lentement, la réalité glisse vers autre chose, et les explications, si rationnelles soit-elles, ne suffisent pas à rassurer le lecteur.
Graduellement, les personnages explorent la tension et la folie, tout comme le lecteur qui, s’il est familier avec Senécal, reconnaîtra les mécanismes de l’horreur de l’auteur.
Car le roman rappelle les autres écrits de ce dernier. Tout comme dans Aliss, Oniria présente une quête d’identité, une quête sur la question du dépassement de soi. Dans Aliss, c’est l’héroïne, la jeune Alice, qui sort de son contexte pour s’exiler dans un quartier de Montréal. Dans Oniria, ce sont les évadés qui entrent dans la maison. Dans Aliss, la jeune femme se retrouve à expérimenter les drogues et à chercher jusqu’où elle ira. Dans Oniria, Loner veut aller au bout de l’horreur, pour tenter de comprendre les êtres humains. C’est aussi comme l’écrivain Thomas Roy qui, dans Sur le seuil, se demande jusqu’où ira l’horreur (c’est Dave ici qui assiste à l’horreur, impuissant); en même temps, c’est le psychiatre Lacasse qu’on retrouve ici. Il n’est pas dans le livre, non, mais Vivianne Léveillé évoque Lacasse. Ce dernier s’est rendu au bout de l’horreur dans Sur le seuil, autant lorsqu’il apprend la vie de Thomas Roy que lorsqu’il revient à la clinique et qu’il assiste, impuissant, au massacre. Léveillée est ce que Lacasse aurait pu devenir s’il avait sombré dans la folie à la fin du roman.

On pourrait aussi citer 5150, rue des Ormes, car Yannick Bérubé ressemble à nos prisonniers : lorsqu’ils ont la chance de s’enfuir, de remonter et de ne pas redescendre dans la cave, ils hésitent. Car ils veulent aller jusqu’au bout… Alors que Bérubé revient pour prouver à Beaulieu qu’il a tort, Eric veut descendre voir ce qu’il y a dans la cave et Loner veut affronter les danseurs du bal masqué, et ce au risque de leur raison et de leur vie.

On retrouve aussi Dave, qui n’est pas sans rappeler Bruno Hamel qui, dans Les sept jours du talion, explore ses démons. Dave crie à l’injustice et affirme qu’il n’est pas coupable. Alors, lorsqu’il se retrouve devant un dilemme consistant à tuer pour survivre, il hésite longuement à sombrer, un peu comme Hamel, sauf que ce dernier s’enfonce volontiers du côté sombre, tout en résistant à sa façon. Dave est probablement le plus sensé des quatre prisonniers, car il refuse et nie la violence malgré le déferlement de tripes et de sang qui se passe autour de lui. 

Enfin, la conclusion n’est pas sans rappeler celle de Le Passager, puisqu’elle joue sur les mêmes registres de la folie. Et pour la première fois, j’ai l’impression que les personnages sont vraiment allés au bout de la folie, au bout d’eux-mêmes, sans la retenue que je sentais dans les autres romans de l’auteur, car ils acceptent cette folie comme faisant partie d’eux-mêmes. Et le ton... c'est celui qui s'approche le plus des nouveaux romans de l'auteurs, dans la série Malphas. 
Bref, un roman à lire absolument, que vous aimiez ou non l’auteur, et vous mettra dans l'ambiance pour la sortie du nouveau Senécal, Malphas 2, très bientôt.


vendredi 10 août 2012

Dreamworld, Sire Cédric


Un maître du fantastique français?
Ce recueil de Sire Cédric est mon premier contact avec l’univers particulier de l’auteur. Comme je lisais beaucoup de commentaires positifs et de louanges sur son travail, je me suis dit que c’était mon devoir de chroniqueur de me pencher sur le phénomène. Le livre contient neuf textes, tous fantastiques, quoique qu’ils jouent rarement avec la notion d’incertitude chère à Todorov, ce qui me porte à dire qu’ils flirtent avec une certaine veine de fantasy urbaine par moments.


« Cross-road », le premier texte, présente un homme qui se rappelle son enfance, alors qu’avec un de ses amis, il est allé explorer l’endroit, dans leur voisinage, où différentes routes s’entrecroisent, des routes réelles ou imaginaires, car à cet endroit les mondes se croisent. L’homme se remémore tout ça car son ami est resté, lui, à cet endroit, et il en est revenu seul, et l’avait oublié. Or, ses souvenirs le ramènent à la croisée des routes, et, par une étrange boucle temporelle, il se retrouve au même moment où il a traversé avec son ami… Si le texte insiste beaucoup sur la différence entre l’enfance et l’âge adulte, qui sont, littéralement, deux mondes, et sur la notion de passage, on sent aussi la présence d’un Destin invisible, indéchiffrable, incompréhensible, tout au long du texte, qui ne fera pas histoire. Un récit honnête, mais qui souffre d’un défaut majeur : il n’est pas assez intrigant. Et je note que l’auteur à une fâcheuse tendance à recourir à l’italique pour souligner certains passages plus riches en émotion, ou signifiants pour le personnage, alors qu’il ne devrait pas, en théorie, avoir à recourir à un procédé graphique, du moins pas aussi souvent, pour faire sentir l’insistance.
Le second texte s’intitule « Cauchemars », et est foutrement mieux foutu, si on me passe l’expression, malgré un défaut majeur : sa structure, qui aurait dû soutenir le suspense, le dilue. Nous sommes ici en présence d’un enfant aux yeux violets qui, nous l’apprenons rapidement, peut voler les rêves des autres et les faire s’incarner sur papier, à la manière de peintures. Lorsqu’il le fait, les gens ou les animaux meurent. Vers le milieu de la nouvelle apparaît un policier qui se retrouvera mêlé à la vie du jeune peintre… sauf que le policier semble surgir de nulle part et devient aussi important que le personnage que l’on suivait depuis le départ! Si la nouvelle avait été présentée avec une structure alternée, présentant l’enquête en parallèle avec l’enfance du jeune, elle aurait gagné en force. Toutefois, retenons que ce n’est pas un mauvais texte.

Troisième nouvelle : « Requiem ». Une nouvelle poétique, où l’on sent enfin le souffle de la plume de Cédric. Le texte présente l’ange du suicide qui se remémore la fille dont il a été amoureux lorsqu’une suicidée se présente devant lui. On sent la mélancolie, la tristesse et la sensualité de l’ange et de la fille. Cependant, dès le départ, on se doute bien de la fin du texte, qui ne réserve pas de surprise au lecteur d’expérience, mais qui vaut quand même la peine, pour son style.
Le quatrième texte, « Muse », met en scène deux personnages, une fille impudique qui aime se promener nue dans sa maison et se caresser devant sa fenêtre, et un jeune homme renfermé qui devient écrivain. Les deux êtres se retrouvent liés par le sexe et le sang, car leur relation tourne au vampirisme baigné dans du sexe romantico-pervers, jusqu’à la fin, cette fois-ci plus surprenante. La femme devient la Muse du titre, elle inspire le jeune écrivain qui sombre dans un amour fou, une passion dévorante, et fini par ne plus pouvoir écrire quelque chose de potable. La partie de l’écrivain dévoré par sa passion est-elle autobiographique? Sire Cédric entrevoit-il son propre destin comme celui de l’écrivain de cette nouvelle? Chose certaine, ce texte met encore en scène des gens à la peau pâle, attirés par la nuit, la mort, le sang…
La nouvelle suivante rend hommage à « Babylone », la cité disparue où vivent encore les anciens dieux et leurs fidèles pâles et rachitiques. Vanessa, malade en phase terminale, entrevoit, dans l’éclat d’un arc-en-ciel, la cité magique et y est transportée par le dieux Marduk, qui l’aime pendant plusieurs jours. Son corps terrestre en subit les contrecoups et est le théâtre de phénomènes étranges. Ici aussi, la plume est évocatrice, elle amène le lecteur à voir les délices de Babylone la décadente, et nous fait plonger dans l’enfer du rejet à travers les yeux de Vanessa. Besoin de vous dire que j’ai apprécié?

Sixième texte : « Elfenblut ». Une jeune fille est devenue chasseuse de créatures de feu après la mort de sa mère, sous l’instigation de Monsieur Louis, un vieil albinos. Elle voudrait se retirer, mais alors une chasse prend une toute autre tournure. Le texte est très court, mais il est bien maîtrisé et va droit au but. J’ai bien aimé.
« Conscience » met en scène Alexandre, un ado qui découvre que sa mère trompe son père, et qui, poussé par une soif de vengeance, décide de venger son paternel. Ensuite, tout au long de sa vie, il a l’impression de voir une ombre qui le surveille. Comme c’est un texte à chute, je n’en dis pas plus, mais ici aussi, c’est bien tourné
Avant-dernier texte du recueil, « Visionnaires » nous présente des jumeaux nés lors d’une éclipse de soleil et qui peuvent voir des esprits. Lorsqu’une mara, un cauchemar aux allures de harpie, les menace alors qu’une éclipse lunaire est sur le point de se produire, ils devront aller au bout d’eux-mêmes pour survivre. Intéressante idée, intéressante nouvelle, mais toujours des êtres solitaires, tourmentés, malgré leur jeune âge. Dans les textes de Cédric, même les enfants souffrent d’un mal de vivre inexpliqué. Malheureusement, le thème revient dans trop de nouvelles pour être accrocheur, mais « Visionnaires » est un texte d’horreur franche qui plaira aux amateurs de sang frais.


Finalement, « Sangdragon » est la nouvelle la plus franchement fantasy du recueil, alors qu’une documentariste complètement gelée recherche le monastère d’un ordre combattant ayant exterminé les monstres qui hantaient l’Europe, avec l’aide d’unphotographe amoureux fou d’elle. Réflexion sur l’amour impossible à travers un plaidoyer pour la magie et la fantaisie, le texte se lit bien, et réserve quelques surprises intéressantes.
Bref, que retenir du recueil de Sire Cédric? Pour être honnête, je l’ai lu deux fois avant de faire cette critique. Pourquoi? Parce qu’à la première lecture, j’ai détesté : le style, les thèmes, les personnages… tout me semblait terne, pâle, comme les personnages. À la seconde lecture, je me suis surpris à développer une affection pour ces êtres étranges, malheureux, tourmentés… mais j’aimerais que Cédric mette en scène des personnages différents dans ses prochains écrits, qu’il confronte des personnages « normaux » à l’incursion de l’étrangeté dans leur vie, car ici, les protagonistes ne semblent pas surpris outre mesure que le monde se décline en plusieurs plans différents et n’est-ce pas l’essence même du fantastique?

Note: J'ai lu l'édition de Nuit d'Avril. Le livre est désormais disponbile au Pré aux clercs. 

jeudi 9 août 2012

L'été-machine, John Crowley


Un roman qui se vit!
L’été-machine est un roman complexe écrit d’une plume magnifique (du moins, la traduction se lit très bien).
John Crowley n’est pas le dernier venu sur la planète SFF, ayant en poche deux World Fantasy Award. « Engine summer » est son troisième roman, publié originellement en 1979, donc une des œuvres de jeunesse de l’auteur.

Le roman en est un d’apprentissage, alors que nous suivons Roseau Qui Parle dans certaines de ses aventures pour devenir un saint, dans un monde que l’on comprend post-apocalyptique. En fait, Roseau Qui Parle, maintenant vieux (du moins, c’est ce qu’il semble) raconte à quelqu’un ce qui lui est arrivé dans sa jeunesse, mais il ne semble pas certain de rien. Il relate les souvenirs de son enfance à Petit Bélaire et sa quête pour retrouver Rien qu’une Fois, la jeune femme dont il est amoureux. À travers le récit, le lecteur réussi, grâce aux indices disséminés avec parcimonie, à reconnaître certains éléments de notre monde contemporain, et à comprendre que Roseau Qui Parle et son monde sont fondamentalement différents de nous.


Difficile de résumé plus en profondeur, si ce n’est qu’en ajoutant que Roseau s’adresse à quelqu’un dont l’identité ne sera dévoilée qu’à la fin, et qui remet en partie en perspective la façon dont le lecteur interprète les souvenirs qui lui ont été présentés. Une bonne partie du plaisir de lecture est de reconstruire l’environnement de Roseau qui parle, car l’auteur ne fait aucune concession et laisse le lecteur travailler, ce qui complique la lecture et risque de déplaire aux amateurs de littérature de genre « facile ».
L’été-machine est une expérience déroutante, et je me suis questionné sur l’étiquette de fantasy qui a été apposée sur l’œuvre, pour cette collection. Bien que la science ne soit pas explicitement présente dans le récit, il s’agit sans aucun doute d’un livre de SF, quitte à dire de la speculative fiction. Celui qui recherchera des elfes ou des nains sera déboussolé tout autant que l’amateur de SF militaire, de steampunk ou de space opera.
La lecture de L’été-machine n’est pas aisée et je ne recommanderais ce roman qu’aux lecteurs qui n’ont pas peur du dépaysement, car, comme le dit l’éditeur, le roman ne se lit pas, il se vit!

lundi 6 août 2012

L'appel de la lune, Patricia Briggs


La crème de la « bit-lit ».
L’Appel de la Lune - Patricia Briggs - Éditions Milady
Les éditions Milady, petite sœur des éditions Bragelonne, se sont lancées dans la publication d’un sous-genre de la fantasy urbaine appelé « bit-lit ». Selon leur site web, la bit-lit serait une contraction entre « le prétérit de « bite », mordre en anglais (Vampires, loups-garous, on est vite accros… euh, à crocs). [et] un autre genre littéraire : la « chick-lit », littéralement, « littérature pour filles ». »
Couverture américaine

Le genre est en fait un compromis entre la fantasy urbaine classique et la « paranormal romance » qui fait le succès de la série Twilight, de l’auteure américaine Stephenie Meyer. Les romans de « bit-lit » se déroulent dans un contexte contemporain ou dans un futur proche où des créatures de nature paranormale existent, de façon plus ou moins officielle, dont le personnage principal est une femme, qui, à travers ses aventures extraordinaires, garde des préoccupations de nature plus féminine que le héros masculin solitaire, sans peur et sans reproche du cliché habituel. 
« L’appel de la lune », première aventure de Mercedes « Mercy » Thompson parue en 2006, est le premier roman de fantasy urbaine de l’auteure américaine Patricia Briggs, qui a commis auparavant quelques romans de fantasy classique. C’est sur la suggestion de son éditeur que l’auteure s’est retrouvée plongée dans la fantasy urbaine, nous racontant l’histoire d’une garagiste des Tri-Cities, regroupement de trois villes du Nord-Ouest américain. Lorsqu’un matin un jeune loup-garou solitaire se présente au garage de Mercedes avec l’espoir de dégoter un emploi à temps partiel, elle est intriguée et décide de l’engager pour en apprendre plus sur lui. Mercy n’est pas étrangère aux créatures surnaturelles, les faes, car elle a été élevée avec une meute de loups-garous, celle du Marrok, l’Alpha de tous les loups d’Amérique. Adam, son voisin, est d’ailleurs l’Alpha de sa région; Stefan, l’un des clients dont elle bricole le bus, est un vampire, Zee, son ancien patron, est un « gremlin », un fae avec une affinité pour le métal. Bien sûr, ces créatures possèdent une protection magique, le glamour, qui leur permet de camoufler leur vraie nature.

Couverture française, éditions Milady

Sous la plume de Briggs, les garous se transforment en loups immenses aux muscles puissants et aux crocs aiguisés, véritables brutes aux comportements animaux répondant à leurs pulsions primaires tandis que les vampires, qui dégagent une aura d’effroi et de pouvoir, peuvent apparaître et disparaître à volonté et se révèlent de dangereux prédateurs de l’ombre. En quelques lignes, les aspirations sanguinaires des lecteurs que les vampires végétariens de Stephenie Meyer ont laissé indifférents seront comblées. Vampire et garous ne s’entendent pas, comme dans toute histoire de fantasy urbaine, mais ce n’est pas la trame principale du roman : l’histoire racontée par Mercedes concerne un complot impliquant des loups-garous rebelles dans lequel elle se retrouvera prise au piège, car Mercedes est elle-même une fae! Descendante des Changeurs du folklore amérindien, elle peut se transformer en coyote et possède des sens plus aiguisés que le commun des mortels, ce qui l’aidera dans sa quête pour aider Adam et retrouver la fille de ce dernier, Jesse, capturée par les loups rebelles. Elle se retrouvera aidée de Samuel, l’un des fils du Marrok, dont elle a déjà été éperdument amoureuse, et qui aimerait bien en faire sa compagne, ce qui ne plaira pas à Adam, car ici, les loups cherchent à dominer et les instincts animaux ne s’oublient pas facilement.

L'auteure Patricia Briggs

Patricia Briggs excelle à rendre ses personnages vivants et attachants. Bien qu’ils soient vus par l’œil de Mercy, ils ne sont ni plats ni génériques. Mercy elle-même s’avère une femme forte, intelligente et rusée. Si l’on pouvait reprocher à l’auteure les digressions de son narrateur-personnage, qui ponctue les scènes de commentaires personnels, façon chick-litt, qui pourraient déranger certains lecteurs, c’est plutôt l’impression que Mercedes Thompson parle directement au lecteur qui, à certains moments, gâchait un peu ma lecture. Cependant, Briggs sait raconter et bâtir un suspense aux multiples ramifications. Le lecteur croit à son univers sans difficulté, et les amateurs en quête d’aventure apprécieront certainement celle qui leur est proposée. Une lecture agréable, 375 pages bien tassées à prix avantageux (10,95$) : ne vous retenez pas d’acheter ce livre, et de le dévorer avec appétit!

samedi 4 août 2012

Série Le pouvoir du sang, Nancy Kilpatrick


visuel de l'article
Des histoires de vampire pré-Twilight... qui valent beaucoup plus la peine!
C’est avec réticence que j’ai entrepris la lecture de la série Le Pouvoir du Sang, de Nancy Kilpatrick. Réticence provoquée par le thème même de la série : des vampires, encore une fois. Après les romans d’Anne Rice, ceux de Stephenie Meyer et autres tentatives de "paranormale romance", je ne souhaitais pas me plonger dans une série de vampires... mais comme celle-ci est plus ancienne que les dernières séries vampiriques, je me suis laissé tenté.
J’ai donc été agréablement surpris de retrouver dans la traduction des œuvres de Kilpatrick une petite étincelle de je-ne-sais-quoi : l’intrigue, autant celle humaine que celle vampirique, ne manque pas d’intérêt. On retrouve des personnages attachants, qui vivent vraiment, qui campent bien leur personnalité, qui subissent des épreuves difficiles, mais qui s’en sortent toujours avec des blessures et des changements, contrairement aux héros de pacotille qui parsèment encore trop souvent les récits de vampires.
L’enfant de la nuit

Carole est en France pour des vacances et rencontre, un soir, André, un riche Français. Bientôt tenue prisonnière, Carole propose un marché à André, pour qu’il la laisse vivre : elle accepte ses mauvais traitements pendant deux semaines, en échange de quoi il la laissera vivre. Elle quitte donc, mais pour revenir presque immédiatement, enceinte du vampire. Alors, les vampires ne peuvent la laisser partir. Elle vit donc parmi eux, jusqu’à l’accouchement. Ne voulant pas leur laisser le bébé, Carole se sauve en emmenant l’enfant. Elle est bien sûr retrouvée, puis la mémoire lui est enlevée. Suivie maintenant par une psychiatre, elle tente de retrouver ses souvenirs, ce qui la ramènera à Bordeaux, puis en Autriche, puis à Montréal, où se sont établis les vampires avec son fils, le jeune Michel. Ils formeront enfin une famille, bien qu’hors de l’ordinaire : André le vampire, Michel l’enfant de la nuit et Carole, l’humaine.
Le livre est intéressant, surtout pour ses personnages. Carole est une femme déterminée, mais brisée par un mariage qui ne fonctionne pas. Puis elle découvre ce que sont vraiment les bas-fonds lorsqu’elle rencontre André le vampire, qui finit par lui enlever tout ce qu’elle est en lui effaçant la mémoire et en lui arrachant aussi le fruit de ses entrailles. Elle va même jusqu’à lui demander de lui enlever tout ce qui lui reste en faisant d’elle un être surnaturel comme eux tous. C’est ce changement dans l’état de Carole, qui sacrifie sa vie et tout ce qu’elle est pour être avec son fils qu’elle ne connaît pas, qui provoque l’intérêt pour le livre. De plus, la société individualiste des vampires, qui vivent ensemble de façon aléatoire, est bien dépeinte, ouvrant vers des personnages secondaires qui apportent de la profondeur au récit et qui seront au centre des autres volumes : Karl, Gerlinde, Julien, Chloé…
La mort tout près

David dort dans son manoir depuis 20 ans. Or, une nuit, une jeune toxicomane s’introduit dans le manoir pour le tuer. Zéro, Kathy de son prénom, n’a aucune chance d’atteindre David. C’est la nuit et il est en pleine possession de ses moyens. Il décide donc de tenter de savoir ce qu’on lui veut et pourquoi on cherche à le tuer. Il suit Zéro à New-York à la recherche des commanditaires de l’événement. Se mêleront plus tard à l’histoire Ariel, une vampire, ancienne amante de David, ainsi que ses anciens colocataires, André et Karl, dont nous avons fait la connaissance dans le tome 1. Nous suivons donc l’enquête de David, emmêlée de souvenirs, et nous retrouvons avec joie le groupe de vampires que nous connaissons déjà… jusqu’à la révélation au sujet de Michel, l’Enfant de la Nuit, et de ce qui se cache dans son sang…
La mort tout près est un roman qui se lit bien, car l’enquête avance à un bon rythme et est ponctuée de plusieurs rebondissements. Il nous révèle les talents de conteuse de Nancy Kilpatrick. Les fils de la trame sont bien emmêlés et les énigmes se résolvent à mesure que nous avançons dans le récit. Un roman meilleur que le premier, une histoire d’amour autant qu’une enquête « policière » et un roman gothique, qui nous mène de Manchester à Montréal, en passant par New-York et Vancouver. Une longue histoire d’amour et de haine à travers le temps, avec rebondissements inattendus. Mon tome préféré de la série.
Renaissance

Chloée, une puissante vampire, est démembrée lors d’une balade au cimetière. Michel, qui l’accompagne, est le principal témoin. Rapidement, André et Karl découvrent que tous les vampires semblent traqués, possiblement par Antoine, un très vieux vampire. Antoine cherche à éliminer tous les vampires qui lui sont liés, dont David et André, par sa tante Chloé­, ainsi que Carole et Kathy. Ce qu’il recherche vraiment, c’est la même chose qu’Ariel, dans le tome précédent: s’approprier le sang de Michel, du sang hybride qui permettrait aux vampires de redevenir humains. Cette thématique n’est pas sans rappeler lorsque Lestat (dans Le Voleur de Corps, d’Anne Rice) décide de changer de corps avec un humain, pour revivre l’expérience d’être un homme.
Si le tome 1 est celui d’André et de sa violence et le tome 2 celui de David, de son amour et de sa poésie, le tome 3 est celui de Karl, le scientifique, qui part à la recherche de sa femme, Gerlinde, qui a peut-être trahi le reste de la communauté. Karl, aidé par Michel, cherchera à détruire Antoine avant que ce dernier ne retrouve tous les vampires et ne les élimine, devenant ainsi le seul et unique maître de la nuit.
Le changement de personnage principal est une grande force de cette série, car on retrouve chacun des vampires avec son approche particulière, ce qui transparaît dans le rythme et dans la narration : André est plus direct, David est plus poétique et Karl est plus pragmatique. Il est intéressant de lire aussi l’approche scientifique de Karl, parsemée de théories sur les liens entre le sang et la nature des vampires. Un livre qui, d’après moi, est le point culminant de la série, parce que nous découvrons enfin les particularités de Michel, et que la guerre entre les deux factions vampires prend fin.
La Passion du Sang

Ce tome est celui de Julien. En visite à Londres, Julien découvre Jeannette et en tombe amoureux. Pour lui, l’amour doit être un don de soi complet, sans limites. Cependant, Jeannette n’est pas de la même époque que Julien et ne comprend donc pas les exigences de ce dernier. Il la transforme en vampire, mais sans lui expliquer ce que cela implique. Parfois c’est lui qui la cherche, mais parfois c’est le contraire. Ils finissent tout de même par se trouver et ils décident en plus de former une famille, transformant deux jeunes adultes en vampires.
Je l’avoue d’emblée, ce tome est celui que j’ai le moins aimé lire, bien que cette tendance se soit un peu renversée vers la fin. C’est bien écrit, ça se lit bien, mais le résultat n’est pas à la hauteur de ce qu’on pouvait espérer : avoir Julien, vieux de 400 ans, comme personnage principal, voilà qui semblait prometteur, qui apportait de la profondeur. Oh, il y a bien des révélations/explications relatives aux vampires, mais elles tombent à plat, contrairement à celles du tome 3 où les recherches de Karl avec le sang apportaient quelque chose de neuf. C’est peut-être là ma plus grande déception par rapport au tome 4 : la personnalité de Julien fait que toute son expérience de vie ne transparaît pas. Il est juste « vieux jeu ». Reste qu’il change vers la fin du volume, et c’est là le point le plus positif : même s’il est ancré dans ses habitudes depuis 400 ans, il réussira à changer pour l’amour. C’est beau, c’est classique, et ça sonne bien dans les circonstances.
Le Pouvoir du Sang est une série vampirique enlevante, plaisante à lire, avec beaucoup d’action et une description d’une société parallèle très intéressante. Dans l’ensemble, plaisir garanti.